Sécurité au volant : le point de vue libertarien

Sécurité au volant : le point de vue libertarien

Guide-conférencier et enseignant, Matthieu Creson s’interroge sur les réponses à apporter au problème de la sécurité routière dans une société de liberté et de responsabilité. Il s’appuie ici sur une confrontation entre le point de vue de deux grands penseurs de la liberté, nommément l’économiste Pascal Salin et le philosophe Jean-François Revel. Un dialogue fécond pour notre temps, qui tend à oublier que la responsabilité individuelle est souvent bien plus efficace que la contrainte étatique pour résoudre les problèmes inhérents à la vie en société.

En 1984, l’essayiste, philosophe et journaliste Jean-François Revel publiait un recueil de chroniques données au magazine Le Point sous le titre Le Rejet de l’État (Paris, Grasset). Prenant acte de la faillite du socialisme mitterrandien, il constatait que de plus en plus de voix s’élevaient dans notre pays (comme ailleurs dans le monde) pour dénoncer les méfaits de l’interventionnisme étatique, un État tout à la fois tentaculaire, omnipotent, inefficace et déresponsabilisant. Revel constatait ainsi que « ce qui est ressenti, c’est que l’État s’empare de toutes sortes de fonctions qui appartiennent à la société, mais qu’en même temps il assure mal les siennes » (p. 15). Et Revel de prendre l’exemple des accidents de la route : « Quand se produit une catastrophe comme celle de Beaune en 19821, l’État prend l’argent des contribuables pour indemniser les familles des victimes et remplacer ou épauler les compagnies d’assurance. Par là, il fait sa propre publicité. Mais il ne remplit pas son véritable rôle : la tâche ingrate de faire respecter le code de la route, de réprimer les excès de vitesse, notamment ceux des poids lourds et des transports en commun » (p. 15-16). Quel serait le point de vue libertarien sur la question de la sécurité routière en général, et des limites de vitesse imposées par la puissance publique en particulier ? L’État est-il vraiment l’acteur incontournable sans lequel la sécurité au volant ne saurait être efficacement assurée ?

Le conducteur : un être raisonnable ou un inconscient irresponsable en puissance ?

Reprenant les thèses du libéralisme le plus classique, Revel considérait (par application du principe de réalité et non par dogmatisme idéologique) que l’État n’avait cessé d’élargir au fil du temps sa sphère d’intervention, outrepassant désormais de beaucoup les limites de son action légitime, à savoir celles du régalien (police, justice, armée). Il rappelle dans la préface à l’ouvrage précité que pour les libéraux, « le but est de rejeter non l’État mais l’étatisme, c’est-à-dire la maladie qui rend l’État incapable de remplir sa fonction parce qu’il veut assumer les tâches qui appartiennent à la société et aux individus » (p. 15). En somme, si l’étatisme disparaissait, l’État pourrait se recentrer sur les seules fonctions pour lesquelles il a été prévu et auxquelles son action devrait se cantonner. Et nul doute que pour Revel, le fait d’assurer la sécurité sur les routes, comme bien sûr dans les villes, ressortit à de telles fonctions. Les libertariens ne partageraient pas forcément ce point de vue comme nous allons le voir, dans la mesure où ils considèrent – avec naturellement des divergences d’opinions entre eux – que la liberté contractuelle et la responsabilité individuelle sont, en matière de la sécurité routière comme dans bien d’autres domaines, bien plus légitimes et efficaces que la contrainte étatique.

Revel, qui parlait de « primates motorisés » (p. 52) pour désigner les « fous de la route », stigmatisait le consensus selon lequel « la vitesse, l’imprudence, l’inconscience et la sottise » ne seraient pas à incriminer comme cause des accidents de la route (p. 49). Sans nier naturellement qu’il existe hélas des comportements individuels parfois irresponsables – lesquels, en cas de dommages causés à autrui, devraient être sanctionnés comme il se doit, c’est-à-dire proportionnellement à la gravité du préjudice subi, les libertariens tendent à voir le conducteur – et plus généralement l’être humain -, sous un jour plus favorable.

Voici par exemple ce qu’écrit l’économiste Pascal Salin dans son ouvrage Libéralisme (Paris, Odile Jacob, 2000) : « Au lieu de s’effrayer devant le nombre d’accidents, on pourrait au contraire admirer qu’il n’y en ait pas plus. Nos ancêtres n’auraient-ils pas considéré comme parfaitement fou de confier à des millions d’individus une machine capable de se lancer à plus de 100 km/h sur d’étroits rubans de route, en côtoyant de quelques mètres ou même quelques centimètres, une quantité innombrable de machines semblables ? Et pourtant, cela marche ! Si les accidents de la circulation ne sont pas infiniment plus nombreux qu’ils ne le sont en réalité, ce n’est pas parce que les autorités publiques contrôlent les conducteurs, mais c’est fondamentalement parce que chaque conducteur individuellement est mû par la recherche de son intérêt particulier » (p. 349). À l’évidence, personne n’a intérêt à avoir un accident, mais il est vrai qu’un conducteur prenant trop de risques peut occasionner un accident, qui nuira à lui-même et/ou aux autres. Le point de vue libertarien consiste donc à dire que s’il n’y a pas davantage d’accidents de la route, ce n’est pas parce que l’État fait de la prévention routière, accroît la présence policière sur les routes, fait poser des radars ou établit des contraventions pour excès de vitesse, mais parce qu’une large majorité d’individus est consciente de sa responsabilité et tend dans la pratique à se montrer responsable.

La comparaison entre Revel et Salin est ici intéressante notamment en ce qu’elle met en lumière deux conceptions que l’on pourrait qualifier d’antinomiques de l’être humain : pour le premier, encore une fois, trop de conducteurs pèchent par bêtise, irresponsabilité et inconscience ; pour le second, les conducteurs sont dans l’ensemble des êtres raisonnables et responsables. « On fait donc bénéficier tous les individus, ajoute Pascal Salin, d’une présomption de responsabilité : ils sont censés se comporter en êtres responsables dans la société des hommes et ils sont censés savoir ce qu’il convient de faire pour respecter les droits des autres. L’hypothèse contraire – insoutenable – consisterait à supposer que les hommes sont tous coupables, pratiquement par le simple fait qu’ils existent. En réalité, c’est cette hypothèse qui est retenue implicitement par la réglementation routière » (p. 373). On pourrait donc dire, si l’on suit ici Pascal Salin, que Revel avait une vision des conditions qui permettent d’assurer la plus grande sécurité routière possible proche de celle des hommes de l’État. En France, écrivait Revel, « l’automobiliste est roi, (…), le chauffeur de poids lourd est roi des rois, (et) il n’y a aucune répression ni prévention sérieuses des excès de vitesse et des fautes graves de conduite » (Revel, op. cit.,p. 51).

Revel partagerait cependant avec les libertariens cette idée qu’en France, « la lutte contre la conduite dangereuse est (…) parfaitement bureaucratique ». « Elle est définie, ajoute-t-il, par les commodités de travail de la police ou de la gendarmerie, au lieu de l’être par l’intensité du danger, là où il se trouve » (p. 53). Est-il normal qu’en ville, lorsqu’on laisse sa voiture sur une place de stationnement payant une demi-heure de trop, l’on soit quasi-systématiquement verbalisé, alors que les conducteurs brûlant à dessein un feu rouge ne le sont que fort peu ? « Or, poursuit Revel, sur la route comme en ville, ce devrait être l’inverse : la prévention et la répression doivent être modulées en fonction de la gravité de l’infraction, et non de la facilité à les détecter » (p. 53).

Notons ici que pour Revel, l’État est fondé à faire non seulement de la répression mais aussi de la prévention en matière de sécurité routière, ce qu’il ne fait à ses yeux que trop peu. Pour Revel, l’État a le droit, et même le devoir, de sanctionner une prise de risque de la part du conducteur jugée inconsidérée. Les libertariens estiment quant à eux que ce n’est pas le risque qu’il faut punir, mais la responsabilité qu’il faut sanctionner (Salin, op. cit., p. 376). Une société véritablement libre est une société dans laquelle les comportements individuels sont dictés non par la contrainte émanant de la puissance publique, mais par les implications du principe de responsabilité. C’est précisément sur ce fondement de la responsabilité de l’individu que Pascal Salin condamne l’alcoolémie au volant (ce qui nous semble être une évidence, bien que certains ne l’aient pas condamnée en tant que telle, tel le professeur de psychologie au Vassar College Ken Livingston – que cite Pascal Salin -, qui y voit plutôt une contrainte a priori) : l’alcool altérant le jugement du conducteur, celui-ci ne peut dès lors et à l’évidence faire preuve du sens de la responsabilité vis-à-vis des autres que l’on est en droit d’attendre de chaque automobiliste décidant de prendre le volant.

Contrainte étatique ou liberté contractuelle : comment assurer la sécurité sur les routes ?

Ainsi que nous le disions, l’insécurité au volant est, selon un libéral comme Revel, un problème relevant du régalien : l’État doit donc intervenir en ce domaine, et il devrait rechercher la plus grande efficacité possible. Un objectif qui ne peut être atteint, ajoute-t-il, sans l’exercice d’une vertu essentielle : le courage en politique. « Le remède, nous dit Revel, c’est le courage politique : c’est le courage de s’en prendre au conducteur roi, à l’adolescent motard, au routier terrifiant, et, bien sûr, au dieu Alcool, inspirateur de la plupart des ‘erreurs humaines’ qui nous déciment. Bref, le courage de s’en prendre aux mœurs, ce qui est souvent plus impopulaire encore que de s’en prendre au portefeuille » (Revel, op. cit.,p. 56).

La vision de Pascal Salin sur ce point est fort différente de celle de Revel. Car pour l’auteur de Libéralisme, la solution au problème des accidents de la route passe fondamentalement par la responsabilité individuelle, et n’implique aucunement l’action de l’État. On évacue souvent la responsabilité individuelle en pensant que l’assurance va prendre en charge les montants des dommages occasionnés lors d’un accident. Comme le remarque Pascal Salin, l’assurance a certes tendance à collectiviser le risque, dans le sens où il fait peser sur la collectivité les conséquences des risques éventuellement trop grands pris par un individu. Mais, nous dit-il, on peut imaginer que dans une société de pleine liberté, les compagnies d’assurance fassent payer plus cher ces prises de risques excessives au volant, et qu’elles mettent au point – avec le consentement de l’assuré – des moyens rendus possibles par les progrès technologiques afin de mieux contrôler la conformité de son comportement à ce pour quoi il s’est contractuellement engagé. La limite de vitesse sur autoroute en France est généralement de 130km/h, conformément à l’idée que la vitesse serait la principale cause des accidents de la route. Déjà, plutôt que d’imposer arbitrairement une vitesse maximale qui s’étend uniformément à l’ensemble des autoroutes du territoire national, comme c’est actuellement le cas en France, ne pourrait-on imaginer des solutions apportées par la technologie comme le partage d’expérience émanant des autres automobilistes pour conseiller, en fonction du segment de route emprunté, et compte tenu du temps, une vitesse à ne pas dépasser. Ensuite, nous le disions, les compagnies d’assurance privées pourraient demander une prime d’assurance plus élevée lorsqu’une certaine vitesse n’est pas respectée (p. 377). On pourrait par exemple imaginer l’utilisation de radars par ces mêmes compagnies, radars qui existent certes déjà, mais qui seraient ici d’une nature très différente des radars mis en place par la puissance publique, puisqu’ils auraient pour but non d’imposer d’en haut une contrainte éventuellement arbitraire, mais de faire respecter le contrat conclu librement et volontairement entre l’automobiliste et son assureur (p. 378). On peut aussi penser, ajoute Pascal Salin, à l’utilisation de mouchards ou de boitiers qui permettraient aux assureurs de vérifier que les obligations contractuelles que le conducteur s’est engagé à respecter sont là encore bien respectées en pratique.

Conclusion

En somme, les solutions les plus efficaces au problème des accidents ne sont-elles pas, comme dans bien d’autres domaines, des solutions de marché telles que la liberté et le respect des contrats, plutôt que d’impérieuses solutions étatiques ? Nous voyons en tout cas ici comment les libéraux ne sont pas tous d’accord entre eux sur une question comme celle de la sécurité de la route, et il nous a semblé bon de souligner certains des éléments qui font leurs divergences d’opinions. Le point de vue libertarien, incarné ici par Pascal Salin, et qui paraîtra peut-être à certains trop « théorique » ou « abstrait », a au contraire selon nous le mérite d’étendre la question de la liberté au domaine de l’automobile, confortant ainsi l’idée – qui sous-tend l’ensemble de son livre – que les solutions aux problèmes réels qui se posent aux individus ne peuvent venir dans bien des cas que des individus eux-mêmes, de leurs décisions de conclure entre eux des contrats dans le respect du Droit, et non de l’arbitraire étatique.

  1. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1982, un énorme carambolage a lieu sur l’A6 près de Beaune. Impliquant notamment deux autocars – dont l’un a consécutivement pris feu – transportant des enfants. On a eu à déplorer 53 morts dont 44 enfants. Cet accident de la route reste à ce jour le plus meurtrier jamais survenu en France. ↩︎

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