Lycée à la dérive : faillite de l’Etat et démission de tant d’adultes

Lycéens qui manifeste

Dans un billet précédent, nous avons mis l’accent sur la rationalité du lycéen médian qui – dans un comportement opportuniste et cohérent – a saisi la possibilité dès le mois d’octobre, un mois seulement après la rentrée, de prolonger sans aucun risque d’aucune sorte les grandes vacances. Nous persistons dans cette vue, mais elle mérite complément sur quatre dimensions essentielles.

D’une part un retour sur les meneurs, d’autre part la faillite presque complète de l’Etat quand il se veut enseignant et éducateur, ensuite la complaisance de médias incultes, enfin la désertion de nombreux adultes.

Un mouvement qui n’a rien de spontané.

Le mouvement lycéen n’est en aucun cas né de génération spontanée. Il n’est ni irréfléchi, ni naturel, ni improvisé. À quelques exceptions près, l’ensemble des meneurs sont parfaitement identifiés et appartiennent sans exception à une nébuleuse qui va de sympathisants « marionnettisés » par LFI aux trotskystes de la mouvance du Poing Levé rattachée au groupuscule Révolution Permanente, en passant par d’innombrables groupes minuscules, mais à la dialectique rodée.

Tous ont en commun de banaliser la violence tout en se refusant (pour le moment ?) à franchir le Rubicon par l’emploi des armes à feu, par une sorte d’accord tacite qui trouve son origine du côté des hommes de l’État dans le syndrome paralysant Malik Oussekine (6 décembre 1986) et du côté des révolutionnaires de l’ultra-gauche dans le refus de la voie ouverte par Action Directe et ses nombreux assassinats (aujourd’hui curieusement presque oubliés).1

Connaissant la dialectique, ils poussent ici et là sur le devant de la scène une ou un lycéen soit de la « nouvelle France », soit des « beaux quartiers », idiots utiles aux multiples motifs développés par Lénine. Ils méprisent profondément (à bon escient et juste titre) les rejetons de la bourgeoisie qui devant les grandes écoles d’ingénieurs ou de commerce s’étonnent eux-mêmes de leur mue, passant sans transition des rallyes parisiens au frisson révolutionnaire en faisant une barricade de quelques poubelles, dérisoires et pitoyables descendants des trois glorieuses de 1830, avant cependant le soir venu de regagner les beaux quartiers pour conter à leurs parents, souvent déconcertés, qu’ils participent à leur place à la juste et légitime bataille contre l’oppression capitaliste et la société d’abondance. Ils s’enivrent de mots obscurs, font leur Mai 68 en octobre « rouge », et pensent participer à la grande histoire.

De la volonté d’instruction à la faillite de l’éducation.

Il était jadis déjà très ambitieux, voire impossible pour un organisateur centralisé tel l’État de s’imaginer capable d’instruire la cohorte entière des jeunes Français. Mais enfin, à l’issue d’un effort incontestable, d’un mythe soigneusement entretenu et mobilisateur – celui des hussards noirs de la République – et d’une mission contenue et enchâssée dans la seule instruction, il est honnête de reconnaître une extraordinaire progression du capital humain, pour faire bref du second Empire au déclenchement de la seconde guerre mondiale.

La socialisation de tout l’ordre politique, économique et sociétal à partir des années 1930, le Keynesianisme et l’Etat-providence se traduisirent par un changement sémantique occultant la véritable révolution de mission que les hommes de l’État se donnèrent pour objectif. Le ministère de l’Instruction publique disparaît au profit de l’Éducation Nationale (du latin educare). Il ne s’agit donc plus de former un esprit, de transmettre des connaissances, de mettre en forme des savoirs, mais d’abord d’éduquer, c’est-à-dire guider.

L’État décide donc à partir de 1932 une véritable révolution qui consiste à donner pour mission à l’école non uniquement d’instruire, mais de se substituer aux parents pour également éduquer l’enfant. Dit autrement, et sans esprit de système, la tentation pour les hommes de l’État de faire de la propagande dans le cadre scolaire dans un sens favorable aux interventions bienfaisantes de la puissance publique, représentant l’intérêt général, va être progressivement irrésistible. Deux événements, désormais bien connus et analysés, vont progressivement affaiblir ce qui était réellement le point fort de nos divers ordres d’enseignement, c’est à dire le lycée.

Il s’agit d’abord du plan Langevin-Wallon, du nom de deux universitaires, par ailleurs prestigieux dans leur discipline, tous les deux liés et inféodés totalement au Parti Communiste Français. Si les recommandations n’ont pas été appliquées telles que préconisées dans le rapport, celui-ci a inspiré la politique du ministère pendant des décennies et jusqu’à aujourd’hui. L’esprit du projet est contenu dans l’idée qu’il faut adapter la structure de l’enseignement à la structure sociale du pays. Il s’agit de « démocratiser » l’enseignement en permettant aux enfants des familles les plus modestes d’avoir les mêmes chances, chose à priori admissible et même louable et souhaitable, que ceux issus des familles considérées plus favorisées. Les deux outils préconisés tournent autour d’une part d’un corps unique d’enseignant de la maternelle à l’université, d’autre part de la mise en place du collège unique.

Nous sommes au moment du gouvernement provisoire de la république française ( G.P.R.F. ) présidé par Charles de Gaulle, René Capitant étant ministre de l’éducation « nationale ». Le plan n’est pas mis en œuvre immédiatement, mais par infusions successives. René Haby, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, va concrétiser l’idée centrale avec la mise en place en 1975 du collège unique dans les mots mêmes suggérés par le rapport.

L’autre moment décisif de ce qui s’est passé pour nos lycées de 1945 à aujourd’hui est la publication de l’ouvrage Les Héritiers en 1964 écrit par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (Les Éditions de Minuit). L’idée centrale est la suivante : les exigences dans le système d’enseignement correspondent à un ensemble de savoirs et de connaissances dont l’expression se réfère aux codes, en particulier de culture générale et de vocabulaire, de la bourgeoisie et des familles aisées. Il se déduit de la thèse de la reproduction sociale l’idée que l’école a pour vocation première de reproduire subtilement les hiérarchies en permettant pour les diplômes les plus élevés de favoriser, sans même en avoir conscience, ceux des enfants dont les parents connaissent les exigences et codes d’accès. C’est donc afin de lutter contre ces discriminations que de gouvernement en gouvernement, à parité entre la droite et la gauche, les attentes sont tombées les unes après les autres.

C’est pour l’essentiel le rôle du lycée comme lieu d’apprentissage de la vie, et de lutte contre les inégalités initiales ayant pour mission et pour fonction non d’abord de transmettre des connaissances et des savoirs, mais d’apprendre la citoyenneté. Ces deux éléments conjugués expliquent principalement le véritable désastre qui a gangrené progressivement nos systèmes d’enseignement.

Évidemment le totem des 80 % de réussite au baccalauréat pour une génération donnée est devenu rapidement , d’une part le mot d’ordre du côté du ministère, d’autre part une exigence absolue de la part des parents, leur permettant d’imaginer leur progéniture en incontestables savants , chose toujours valorisante. Le baccalauréat est devenu « un droit du lycéen ». Le résultat le plus important de cette addition d’irresponsabilités et d’une immense démagogie était facile à anticiper. Puisque tout le monde est diplômé, le diplôme ne vaut plus rien, comparable aux assignats de la révolution française. Et les plus lucides et les plus honnêtes parmi les lycéens sont en train de s’apercevoir que la formation qui est dispensée est largement comparable à la notion de vide et que les diplômes obtenus leur permettront d’avoir des métiers sans aucun rapport avec le nombre d’années d’études qu’ils ont faites et les diplômes concédés progressivement au fil du temps.

Car évidemment le réel finit toujours par reprendre le dessus sur la propagande, comme l’expérience du National – Socialisme et du Communisme l’a démontré au cours du XXe siècle, le siècle le plus meurtrier, toutes choses égales par ailleurs, de l’histoire du monde. Ajoutons enfin que l’état ne sait même plus protéger du pire ses serviteurs comme en témoignent les assassinats de nature terroriste des professeurs Samuel Paty et Dominique Bernard.

La complaisance des journalistes.

S’agissant maintenant de la complaisance des médias, elle ne devrait pas étonner. La totalité des journalistes sont issus des écoles de journalisme, depuis longtemps bastions de la pensée « bourdieusienne ». Ils sont fréquemment d’une inculture abyssale, puisque la partie de leur cursus réservée à l’apprentissage des connaissances est pratiquement égale à zéro, au profit des « techniques de communication ».

Les études les plus sérieuses ont démontré qu’environ 80 % des journalistes ont une sensibilité très forte aux thèses progressistes. Il s’ensuit que dans le « service public », où ils sont assurés de leurs postes, ils peuvent revendiquer et transmettre les thèses sur l’éducation dont ils sont convaincus. On pensera naturellement et spontanément qu’il n’en est pas de même dans les chaînes à droits de propriété privée. C’est méconnaître totalement le fait qu’elles sont dépendantes en totalité pour leur survie des recettes de la publicité, lesquelles sont indexées sur l’audimat du moment.

Or, les spectateurs sont pour partie parents de lycéens, pour l’autre parents d’anciens ou de futurs lycéens. Dire alors un certain nombre de choses désagréables à entendre pour ces auditeurs a pour conséquence de les faire changer de chaîne, attitude désastreuse en termes de résultats financiers pour le canal concerné. On ne peut donc imaginer ni espérer que si d’aventure les journalistes voulaient tenir un discours dissident sur le mouvement des lycéens ils puissent le faire.

Le rôle des adultes dans tout ça.

S’agissant enfin de l’attitude des responsables adultes, parents comme individus en charge, elle est évidemment très contrastée, oscillant du remarquable courage de nombreux proviseurs de lycée et principaux de collège jusqu’à une lâcheté des politiques qui, dans cette affaire, sont en train de toucher le fond.

L’attitude des hommes de l’Etat et des responsables de partis est consternante. La plupart excusent tout, dialoguent le plus sérieusement du monde avec les « représentants » lycéens de Révolution Permanente ou du groupuscule Troskyste Le Poing Levé, leur octroyant ce faisant une audience et crédibilité sans aucun rapport avec leur véritable influence. Le tout sur des plateaux télé complaisants (cf le point précédent).

Enfin il y a ceux dont on ne parle jamais, c’est-à-dire d’une part la quasi-totalité des lycéens qui ne pensent qu’à une chose, reprendre le chemin du lycée, car le temps perdu se rattrape difficilement, et d’autre part dans une totale indifférence et de leur administration et des médias les innombrables hiérarchiques des collèges et des lycées et les personnels de tous grades et fonctions qui de six heures du matin à la nuit tombée tentent de sauver l’essentiel, c’est-à-dire l’intégrité physique de leurs élèves et simultanément la sauvegarde matérielle de leurs établissements financés par le contribuable.

Le résultat prévisible sera évidemment un véritable rush sur les établissements « privés » qui ont été pratiquement totalement épargnés par la désastreuse image de ce qui fut une des gloires de la France, c’est à dire nos lycées.

Conclusion.

Ce qui est cependant réconfortant, c’est que quand on est proche de toucher le fond, la jurisprudence Jeanne d’Arc ou de Gaulle (celui de juin 1940) va inéluctablement se produire. Ne désespérons pas. Le pire non seulement n’est jamais sûr, mais la grande leçon du siècle passé est l’effondrement de toutes les dictatures, tant l’histoire démontre que la vérité finit toujours par s’imposer et ce pour une simple et bonne raison : c’est qu’elle est la vérité.

Serge Schweitzer,
Émérite Aix Marseille Université

  1. Sur l’extrême et l’ultra-gauche les ouvrages de Christophe Bourseiller sont la référence. On consultera par exemple Nouvelle histoire de l’ultra-gauche . CERF . 2021  ↩︎

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