La saga des Libertariens. D’Ayn Rand à Elon Musk.

« Ce sont les minorités qui font l’Histoire » écrit Christophe Bourseiller. Il n’est donc pas surprenant que pour son nouvel ouvrage il se soit intéressé aux libertariens. Quelques pages sont d’ailleurs consacrées au PLIB, l’auteur ayant pris le temps de participer à l’une de nos rencontres.

Serge Schweitzer livre ici – et en exclusivité pour le Parti Libertarien – une recencion complète de ce livre disponible depuis septembre en librairie.

La Saga des Libertariens.

C’est une tâche périlleuse et urgente à laquelle s’attaque dans cet ouvrage Christophe Bourseiller. Certes Henri Arvon (Les libertariens américains : de l’anarchisme individualiste à l’anarcho-capitalisme, PUF, 1983), Sébastien Caré (La pensée libertarienne : Genèse, fondements et horizons d’une utopie libérale, PUF, 2009), Mathilde Berger-Perrin (Ayn Rand, L’égoïsme comme héroïsme, Michalon, 2023), Pierre Lemieux (Du libéralisme à l’anarcho-capitalisme, PUF, 1983) et bien d’autres avaient ouvert la voie. Et tout particulièrement, dans une dizaine d’ouvrages, Alain Laurent, dont la culture en la matière est impressionnante tant par la profondeur que par son côté encyclopédique.

Nous nous sommes intéressés à la « vertu » d’égoïsme dans « Fécondité de l’égoïsme et richesse économique » (in Éthique et économie de marché, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2012, collection dirigée par Jean-Yves Naudet) et dans notre récente trilogie1 où nous consacrons de longs développements à Murray Rothbard, et encore plus à Ayn Rand dans le volume deux (à titre d’exemple, p. 101-104), où nous espérons avoir démontré d’une part que « l’égoïsme n’est pas un sentiment médiocre », d’autre part que « l’égoïsme transcende l’altruisme ». Bref, la littérature de type universitaire en langue française est relativement abondante et peut satisfaire tant les esprits curieux qu’exigeants.

Un livre pour tous

Couverture du livre

La tâche que Christophe Bourseiller s’est assignée est de nature différente. Convaincu de l’influence grandissante de ce courant, persuadé que les minorités font l’histoire, passionné depuis toujours et en tous domaines des marginalités plus que des marginaux, doté d’une très vaste culture réellement pluridisciplinaire, esprit original et volontiers dissident, rétif aux états de mode dans le domaine intellectuel, largement doté en tous domaines, docteur en histoire, il veut porter à la connaissance du public le plus large possible les origines, la vitalité, l’intérêt, les réussites, les échecs, les intuitions fulgurantes et les loufoqueries d’un courant dont la maison mère est aux États-Unis, mais les filiales des plus nombreuses et actives, particulièrement dans les anciens pays communistes, et qui pour la première fois est au pouvoir avec Javier Milei en Argentine.

Ce dernier point suffit à justifier l’actualité du sujet. S’agissant maintenant de son intérêt : les libertariens «modérés » — cela existe — sont la pointe la plus avancée et dynamique du courant libéral, qui doit se nourrir, continuer à résoudre les énigmes de l’élaboration de l’ordre social spontané. Car si l’effondrement du bloc communiste a laissé ses fidèles désemparés l’espace d’un instant, les constructivistes se sont vite reconvertis, nombre parmi eux de rouges en verts, et les étatistes et interventionnistes sont en nombre, et omniprésents si l’on évoque la France. Si bien que nous vivons une période peu banale. En effet, après la concurrence, la compétition et l’affrontement des solutions et paradigmes dans l’ordre de l’économique — économie de plan vs. économie de marché — et en matière politique et d’ordre social, les sociétés libres contre les sociétés totalitaires, la victoire totale et écrasante des solutions à base de liberté, responsabilité, propriété et respect du droit pourrait laisser à penser que le capitalisme et le libéralisme n’avaient plus de concurrents sérieux ni crédibles. Or, comme l’a fait remarquer le professeur Alain Wolfelsperger, jamais sans doute dans toute l’histoire, depuis deux siècles, le capitalisme n’a été aussi unanimement vilipendé, haï et condamné, toléré qu’il est uniquement parce qu’il est, aux yeux de tous, le seul système capable de remplir les linéaires des magasins, mais adossé à un ordre social inacceptable et dénoncé comme détestable par les inégalités dont il est porteur, inégalités immédiatement transfusées et requalifiées en injustices. Bref, un ensemble de solutions efficaces, mais qui seraient profondément immorales car guidées exclusivement par l’esprit de lucre.2

Le plan de l’ouvrage

Nous examinerons successivement le sentier de progression choisi, les thèses soutenues, avant de peser les qualités et faiblesses du livre.

S’agissant du plan, il écarte judicieusement l’originalité superficielle pour, en quatre parties successives, guider le lecteur des prestigieux ancêtres de langue anglaise (mais surtout et essentiellement américains des XVIIIe et XIXe siècles : Thomas Paine, Lysander Spooner, Benjamin Tucker, Henry David Thoreau) jusqu’aux libertariens de la Silicon Valley et Javier Milei.

La première partie (p. 33-81) est intitulée « De l’individualisme des cow-boys à la droite républicaine ». Elle couvre la période qui va du New Deal jusqu’à Barry Goldwater. Elle permet au lecteur non averti de faire connaissance avec d’une part Ayn Rand et l’objectivisme, d’autre part Murray Rothbard et l’école autrichienne.

La deuxième partie (p. 83-138) a pour titre « Des ennemis de l’État ? », suivi d’un curieux point d’interrogation. L’auteur nous conte les circonvolutions innombrables, déroutantes voire incompréhensibles des libertariens, de gauche à droite et inversement. Où l’on voit cependant le parti libertarien progresser, malgré de multiples errements, une Ayn Rand au comportement de plus en plus déroutant, sectaire et narcissique, un Murray Rothbard en bateau ivre dans ses choix de politique étrangère ; mais enfin tout cela débouche quand même sur Ronald Reagan (ami, adversaire ?) et Ron Paul. Il est aussi fait allusion aux événements dramatiques chiliens de septembre 1973.

La troisième partie est consacrée à « La révolution techno-libertarienne, 1989-2000 » (p. 139-155). On y rencontre d’abord les « paléolibertariens », occasion pour l’auteur d’introduire et présenter Hans-Hermann Hoppe, puis, adossée au paradigme d’un développement exponentiel et illimité des sciences et techniques, l’idée de transhumanisme, les pionniers d’Internet et ce que Christophe Bourseiller nomme les cyberlibertariens.

La quatrième partie a pour titre « En marche vers le pouvoir, de 2000 à nos jours » (p. 157-212). Autour encore et de nouveau d’Ayn Rand et de Murray Rothbard, le Tea Party est convoqué ainsi que Donald Trump, Elon Musk et les entrepreneurs libertariens de Californie, jusqu’à l’Amérique latine et la victoire de Javier Milei.

L’ouvrage s’achève par une conclusion intitulée « Une minorité qui a réussi » (p. 213-226). C’est l’occasion pour notre auteur de parler de la France (p. 217-226). Suivent les notes et références, une chronologie, une bibliographie sélective, un index, la table des matières (p. 227-267). Le plan est simple. Il a le mérite de la logique et l’astuce de mêler habilement les idées et programmes enchâssés à l’intérieur de la chronologie. Dans l’histoire des idées libertariennes et des faits en découlant — donc une histoire d’une complexité presque incompréhensible —, il serait facile de s’y perdre. L’auteur pourtant tient fermement serrée la main du lecteur, qui globalement ne se perd pas, ou rarement, dans ce maquis de marginaux et dissidents faits de fulgurances et de loufoqueries, de personnalités brillantes, innovantes, détonantes, entrepreneuriales, et de catégories « chiens perdus sans collier » en tous genres à la recherche de raison(s) de vivre et de justifications d’exister.

Les thèses de l’auteur

Si maintenant on considère les thèses qui portent l’auteur, on peut y déceler un cas assez standard, presque canonique, « d’irrésistible attirance du cœur teintée de la méfiance de la raison ». Contrairement à l’adage, Christophe Bourseiller a le cœur dompté par la raison. Il ne peut en effet longtemps celer que les libertariens l’attirent autant que le pot de miel suscite l’intérêt de l’ourson.

L’auteur, issu des marges de l’ultra-gauche, est un archétype des résultats de la recherche de la vérité. Encore aveugle dans les années 1970, tant par l’influence de l’entourage que par le fait d’étudier la philosophie à Nanterre dans un bain majoritairement marxisant, il évolue rapidement car il n’est pas un idéologue. Les faits l’obligent à admettre l’inconcevable, et à reconnaître des erreurs presque inexplicables de jugement. Il devient alors le plus grand spécialiste français de l’extrême et de l’ultra-gauche. Pour dire les choses autrement, à peu près le seul capable en France d’identifier le moindre courant « anarcho-trotskyste-Lambertiste » et de retracer son évolution de scissions en exclusions, d’anathèmes en procès « populaires ». Depuis lors, il a fixé plus récemment son attention sur l’extrême droite, de Vichy à aujourd’hui.

Ce détour était nécessaire pour comprendre que ce qui intéresse presque passionnément, mais lucidement, Christophe Bourseiller, ce sont les marges. Évidemment, aux marges on trouve des pionniers, des défricheurs, de vrais prophètes, des spéculateurs intellectuels de haute volée, des entrepreneurs en tous genres et toutes matières, mais également, en nombre, des personnages solitaires, en dissidence, curieux, insaisissables, capables de brusques retournements, ainsi qu’une cohorte non négligeable d’instables, de marginaux et de déclassés. Bref, les échantillons d’individus et les corps de doctrine qui ont sa faveur sont ceux qui n’ont pas pour devise première le « In medio stat virtus » cher aux Romains. Il était donc écrit par avance qu’un jour il s’intéresserait aux libertariens.

Non par un effet de mode, l’état Milei, mais parce que, plus simplement, ce courant l’intéresse vraiment, et à dire vrai par certains côtés le fascine. Mais il en repousse fermement et totalement — non pas les prises de position de nature sociétale, souvent très progressistes mais pas toujours (ainsi de l’avortement), dans le courant libertarien — le cœur même, le réacteur nucléaire des vrais libertariens, à savoir l’anarchisme pur, donc le refus de toute intervention étatique dans aucune occurrence ni domaine. Bourseiller n’écrit pas, mais pense si fortement ce qui suit qu’on peut inférer que si l’extrême pointe des libertariens étaient les minarchistes, il serait en nette sympathie ; sauf évidemment qu’il s’agit de libéraux, certes très avancés, mais plus de libertariens.

Il suffit de citer les dernières lignes de son ouvrage pour savoir ce que l’auteur pense des libertariens chimiquement purs et, si on ose le rapprochement des deux (car ils se détestaient copieusement), certifiés « rando-rothbardiens » : « Dans une époque sans boussole ni repères, les adeptes du chacun-pour-soi, de l’égoïsme érigé en vertu et du laissez-faire ne peuvent sans doute que proliférer. Mais faut-il s’en réjouir ? Défendre la liberté est juste. Mais trop de liberté est absence de liberté. »

Les qualités du livre

Les qualités de l’ouvrage sont multiples. S’agissant de la forme, le style est fluide, la construction élégante, les mots choisis. Ils sont savants quand cela est nécessaire, simples quand cela est possible. Certes les parties, au nombre de quatre, sont d’inégales longueurs, mais on ne saurait le reprocher à l’auteur puisque nous ne sommes pas dans une thèse universitaire. Les Éditions du Cerf ont également fait du bon travail. Les caractères sont judicieusement choisis, les fautes d’orthographe peu nombreuses, le prix contenu et accessible même pour des étudiants. Les courtes synthèses de l’auteur en début de chaque partie sont particulièrement agréables et prennent par la main le lecteur sans l’infantiliser. En dehors du sommaire initial, rien ne manque. L’appareil de notes est abondant, la bibliographie suffisante (malgré un « Serge Carré » qui n’existe pas) et quelques choix contestables, l’index des noms bienvenu. Il ne manque qu’un index rerum.

S’agissant du fond, l’information est abondante, globalement sûre. Christophe Bourseiller connaît son sujet. Le rapport qualité-prix ne souffre discussion. L’auteur n’a pas tout lu (cela est impossible dans des mouvements qui créent constamment de nouveaux fanzines à l’existence précaire et à la diffusion confidentielle), cependant aucun universitaire français n’a lu autant de littérature libertarienne, y compris de science-fiction ou sur des sujets scabreux. Sa connaissance des États-Unis et des libertariens américains, dont il connaît beaucoup personnellement, est impressionnante. Son tempérament profond, façon « école buissonnière sans aucun sujet tabou », convient évidemment parfaitement au territoire étudié. Pour résumer, une excellente introduction pour les novices de la pensée libertarienne. Le pari est tenu, puisqu’il s’agit d’un livre non pas de pair à pair, ou destiné seulement aux intellectuels ou aux journalistes, mais délibérément d’un ouvrage pour tous et lisible par tous.

Toutes ces qualités remarquables ne pèsent cependant que peu en rapport avec l’extraordinaire honnêteté intellectuelle dont fait preuve l’auteur. L’auteur rapporte et résume ce qu’il a lu, raconte ce qu’il a vu, transmet ce qu’il sait et la façon dont il a compris la chose (malgré quelques regrettables poncifs, comme sur le Chili de 1973 et les « Chicago boys »). Enfin un ouvrage sur les libertariens qui ne soit, au moins dans les intentions primitives, ni à charge ni à décharge. Bref, une enquête exemplaire.

Deux critiques de fond

Cela n’empêche pas l’ouvrage de receler des faiblesses qui font dire combien l’auteur est passé tout près, mais est quand même passé à côté d’un grand livre traversant le temps. Nous passerons sur les erreurs de nature anecdotique (ainsi, par exemple, l’auteur de cette recension aurait fait sa thèse sur les autrichiens sous la direction du regretté professeur Jacques Garello ; je souhaite ardemment rendre au doyen Centi ce qui lui appartient)3 pour centrer nos critiques de fond autour de deux thèmes : d’une part une erreur profonde sur la vertu d’égoïsme chez Ayn Rand ; d’autre part, faute d’une formation approfondie en analyse économique.

Ayn Rand portrait

Considérant Rand et ses propos sur l’égoïsme (mot ambigu par sa charge il faut le concéder) Christophe Bourseiller insiste – à juste titre – sur sa personnalité névrotique, sa dimension sectaire, son inaltérable quête d’une reconnaissance également académique à côté des véritables triomphes en termes de tirage de ses romans. Cela amène l’auteur du livre, par le procédé de la transfusion, à négliger gravement la portée philosophique de Rand en particulier dans le passage intitulé « Les discutables vertus de l’égoïsme » (pp. 77 et suivantes). Nous estimons au contraire qu’il est possible de démontrer aisément que l’égoïsme enrichit l’altruisme (Jeremy Bentham), mais aussi et encore que l’égoïsme transcende l’altruisme (Ayn Rand). Concentrons-nous sur la pensée de cette dernière.

Avant même son ouvrage devenu un classique, La vertu d’égoïsme, c’est dans le livre Nous les vivants (1936, pour la traduction française Les Belles Lettres 2023) qu’elle expose très clairement sa confiance dans la fécondité d’un égoïsme radical et total « Tout homme digne de ce nom ne vit que pour lui-même. Celui qui ne le fait pas ne vit pas. Nous n’y pouvons rien puisque l’homme est né ainsi, seul, entier une fin en soi. » Deux ans après elle écrit dans Hymne (traduction française Les Belles Lettres 2023) « Je ne suis pas un moyen d’arriver à une fin que d’autres voudraient atteindre… Je ne suis pas un baume pour leurs plaies. Je ne suis pas un sacrifice pour leurs autels. Je ne dois rien à mes frères… je ne demande à personne de vivre pour moi, et je ne vis pas non plus pour les autres. ».

C’est en effet un terrorisme intellectuel que l’idée selon laquelle nous sommes nés avec une dette envers les autres. Elle va préciser sa pensée dans un ouvrage de 1943 La Source Vive (Plon 2018 pour la traduction française) « c’est uniquement en vivant pour lui lui-même que l’homme est capable de réaliser des œuvres qui sont l’honneur de l’humanité… Aucun homme ne peut vivre pour un autre. L’homme qui s’efforce de vivre pour les autres est un homme dépendant. ».
Elle condamne l’altruisme de façon radicale « l’altruisme est cette doctrine qui demande que l’homme vive pour les autres, et qu’il place les autres au-dessus de lui-même. Le fait de se sacrifier soi-même aux autres est du masochisme comme idéal moral. ». Au self love d’Adam Smith, Ayn Rand ajoute le self-interest.

Elle franchit le Rubicon pour faire de l’égoïsme rationnel une vertu. Tel est le titre du court essai La vertu d’égoïsme (1964, traduction française Les Belles Lettres 1993) dans lequel on peut lire : « L’éthique objectiviste considère la vie de l’homme comme le fondement de toute valeur et sa propre vie comme le but éthique de chaque individu. Vivre pour son propre intérêt est le plus haut but moral de l’homme. ». L’altruisme lui apparaît comme un véritable talon d’Achille. « L’altruisme est cette éthique qui considère l’homme comme un animal sacrificiel, qui soutient que l’homme n’a pas le droit de vivre pour lui-même, que les services qu’il peut rendre aux autres sont la seule justification de son existence, et le sacrifice de soi est son plus haut de devoir moral ». Elle pense qu’il faut traquer l’altruisme en débusquant particulièrement sa présentation sous forme compassionnelle. Au total elle dénonce vivement la culpabilité qui pèse sur qui ne se sent pas débiteur des autres, mais également l’idée selon laquelle il faudrait se repentir de vouloir vivre son propre bonheur.

Ce que pense Ayn Rand c’est la noblesse de l’idée de signer sa propre vie, de chercher son propre bonheur, et également le fait que nul n’est obligé de sacrifier à la mode du temps qui est de vivre pour les autres. Il semble que ce qu’elle veut dénoncer est le sentiment de honte et de culpabilité qui pèse sur ceux dont la philosophie de vivre d’abord pour eux-mêmes, mais aussi par eux-mêmes et non au détriment des autres (sur tous ces sujets nous nous permettons de renvoyer à notre trilogie parue aux Presses Universitaires d’Aix-Marseille en 2023, 2024, 2025. Volume un : Le libéralisme : autopsie d’une incompréhension. Volume deux : Le libéralisme : fragments d’une reconsidération. Volume trois : Le libéralisme : jalons pour une reconstruction).

L’autre critique de fond que l’on peut objecter à l’ouvrage, par ailleurs excellent, de Christophe Bourseiller est de n’avoir pas profité de cette occasion pour dire et expliquer que sur le plan de la logique et de la cohérence intellectuelle il n’y a que deux positions possibles, logiques et acceptables en matière d’option de système : soit la planification impérative, soit la position adoptée par les Libertariens.

S’agissant de la question des systèmes et structures qui permettent de trouver des procédures optimales afin d’harmoniser et coordonner les choix dispersés des agents il y a deux solutions et deux seulement théoriquement pensables. Le communisme et la confiance dans le tout état en est une. C’est une autre question que celle des résultats. Imaginer l’ordre social par avance comme construction intellectuelle de « l’homme nouveau » et de la société parfaite, c’est-à-dire être partisan de l’ordre construit qui ne serait pas le résultat des choix des individus, est une solution théoriquement possible et pratiquement admissible. Le système alors est tout entier adossé à la centralisation sous la direction des bureaucrates censés avoir la lucidité la perspicacité afin de faire les bons choix pour les autres et répondre en particulier aux trois questions : que, comment, et pour qui produire ? Que le résultat de ces choix au XXe siècle ait été décevant est une autre question, mais d’importance vitale puisque nous indiquant et départageant ce qui marche de ce qui échoue. L’autre possibilité est adossée sur l’ordre spontané, la décentralisation, la périphérie, le marché, le système des prix, le libre-échange, le profit, le respect des contrats, le rôle décisif du droit, bref la trinité de la liberté, la responsabilité, la propriété privée.

N’existent sur le plan intellectuel que deux solutions possibles. Car de deux choses l’une : ou bien l’État est bienveillant et alors il faut lui accorder la possibilité d’intervenir partout et en tout. Ou bien il est malveillant et alors, au moins sur le plan théorique, il ne faut lui donner aucun pouvoir. C’est une question de logique. Une même institution ne peut pas simultanément être et ne pas être. L’État ou les procédures marchandes ne peuvent pas être en même temps, et selon les occurrences ou l’air du temps, malveillantes ou bienveillantes. En logique pure ce n’est pas le ET qui prévaut mais le OU. Si l’homme est un loup pour l’homme, alors pour séparer les violents il faut une force neutre, acceptée par le corps social, empêchant les Cain de tuer les Abel. L’État serait le représentant légitime de l’intérêt général, et en outre dans l’esprit de beaucoup de contemporains remettrait de la justice là où les résultats du marché provoquent des inégalités, assimilées à des injustices. Si l’État est simultanément bienveillant, réducteur de violence, porteur de justice, il faut lui donner tous les pouvoirs possibles dans tous les domaines et ne pas laisser le marché introduire des distorsions, des inégalités, des destructions humaines et planétaires. Être étatiste et communiste est la première position intellectuelle parfaitement logique, cohérente, et admissible.

Soit deuxième hypothèse l’État est, après l’obtention du monopole de la production du droit et de la violence légale, la cause d’arbitraire sanglant, de catastrophes, du déclenchement des guerres, et du vol du travail produit par l’effort et le génie humain. Bref si l’état est aussi malfaisant et dangereux il est désastreux de lui permettre d’intervenir dans nos vies et de le laisser se développer de façon exponentielle. L’option de système est dichotomique de façon irréfutable. On ne peut pas être en sympathie ici avec l’intervention de l’État, là avec les procédures de marché, ici avec le despotisme, là avec la primauté de la liberté.

Les deux positions admissibles sur le plan théorique sont d’être communiste ou d’être libertarien. C’est une simple question de rationalité et de logique de l’esprit humain. Évidemment si on passe du théoriquement pensable, chose d’une importance cruciale pour savoir penser, au pratiquement réalisable, c’est-à-dire si l’on passe des systèmes pensables aux régimes réels il peut y avoir dans des sociétés libres des interventions de l’État et dans des ordres étatisés quelques espaces de liberté. Être socialiste ou libertarien sont les deux solutions intellectuellement envisageables et logiquement correctes. C’est en cela que la pensée Libertarienne est non pas seulement intéressante, mais réellement cruciale, décisive, capitale. Il est dommageable que Christophe Bourseiller n’ait pas profité de l’occasion d’un ouvrage sur les Libertariens pour montrer que l’importance de cette famille intellectuelle est dans ce qui vient d’être décrit.

Ces deux réserves, d’importance certes, ne doivent en aucun cas occulter ce qui précède à savoir que cette « Saga des Libertariens » de Christophe Bourseiller est un livre d’importance qui confirme que sur le marché des idées et des territoires intellectuels il est un maître et le meilleur journaliste de ces difficiles matières. Un ouvrage informé, brillant, palpitant à lire, honnête. Le pari de l’auteur et l’éditeur est largement tenu. Courez en librairie pour l’acheter, le déguster, butiner et en faire votre miel.

La saga des Libertariens. D’Ayn Rand à Elon Musk.
Christophe Bourseiller. Les Éditions du Cerf. Septembre 2026.

Serge Schweitzer. Aix- Marseille Université

  1. Parue aux Presses universitaires d’Aix-Marseille : Le libéralisme : autopsie d’une incompréhension (mars 2023) ; Le libéralisme : fragments d’une reconsidération (mars 2024) ; Le libéralisme : jalons pour une reconstruction (mars 2025) ↩︎
  2. L’ultralibéralisme ou le style paranoïaque dans la critique, Revue Commentaire, n° 116, hiver 2006-2007, p.909-918 ; et L’attitude des médias de masse à l’égard du libéralisme économique, Journal des Économistes et des Études Humaines, vol. 12, n° 4, décembre 2002, p. 551-558 ↩︎
  3. Il en va de même pour le président du Parti Libertarien, Vadim rajeunit de 10 ans dans le livre ! ↩︎

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