Le « mouvement » lycéen : un printemps en automne ou comme il est doux de faire l’école buissonnière.

L’air sérieux, et qui se veut simultanément profond et inspiré, les commentateurs « habilités » dissertent, prétendument convaincus du malaise profond de notre jeunesse lycéenne. Une cohorte restreinte, mais appréciable, de « gosses de riches » s’imagine en damnés de la terre. Enivrés par l’odeur des poubelles calcinées, ils tentent, sans cependant tromper personne, par le verbe et l’action d’imiter la minorité violente qui a fait ses classes, celles de casseurs, dans telle périphérie de la région parisienne.
Les ministres, les hommes de l’État, les « hauts »fonctionnaires prennent réellement au sérieux les évènements et se pensent obligés de recevoir sous les ors de la république ceux des lycéens parmi les plus habiles sur le plan dialectique qui ont réussi à se prétendre et faire passer pour les représentants de leurs congénères.
Nos collègues spécialisés en « sciences de l’éducation » sortent la panoplie des explications « à la Bourdieu » dans un langage prétentieux, ampoulé, ridicule et dont la signification échappe même aux émetteurs (pardon, ils disent « locuteurs »).
Dans ce moment dans lequel tous et chacun ou presque perdent la tête il n’est venu apparemment à l’esprit de personne de cerner le motif numéro un de nombre (pas tous évidemment) de lycéens qui participent au mouvement. Motivation qui au passage valide l’hypothèse de rationalité.
Le réchauffement climatique aidant, ce mois d’octobre a des allures de printemps. Aller au lycée, c’est pratiquer l’effort, respecter la discipline, faire face à des obligations qui sont pénibles et fatigantes lorsque l’adolescence est là. La préférence pour le présent sur le lendemain l’emporte logiquement et naturellement, l’attrait pour une amourette est irrésistible, et l’école buissonnière préférée ici à la dissertation, là aux équations, là encore aux modèles d’équilibre général, là enfin aux guerres de religion.
Une partie notable des participants au « malaise lycéen » sont en vacances depuis trois semaines sans aucun risque d’aucune sorte. Vous imaginez le ministre, un recteur, un inspecteur brandir une sanction ? Aux proviseurs (fréquemment admirables) de se débrouiller. Ils sont payés (mal) pour réparer les pots cassés.
S’agissant de nos policiers, ils sont rémunérés (mal) pour se faire insulter et surtout ne riposter qu’à l’extrémité de l’intolérable. Ne traitez pas avec sarcasme ni mépris les lycéens.
S’ils sont mal élevés, mal éduqués, pour une minorité violents, cherchez où est l’erreur. Ils ânonnent des slogans dont ils ne comprennent ni le sens ni la portée. Cherchez du côté de ceux de leurs maîtres qui follement les encouragent, des politiques qui depuis un demi-siècle ont affaibli ce qui était le joyau de notre éducation, c’est à dire nos lycées, et ont fait du baccalauréat un assignat, donc un papier sans aucune valeur d’aucune sorte, sauf à faire croire aux titulaires qu’ils peuvent accéder à l’enseignement universitaire. Celui qui, lorsqu’il mérite encore ce nom, est fondamentalement et par sa nature même conceptuel.
Ce désordre depuis trois semaines est insupportable, mais lui donner une signification sociétale est lui faire trop d’honneur. Il est pour une partie non négligeable une conséquence de la douceur du temps et de la folie des temps, une opportunité saisie de prolonger les vacances, de « sécher » le lycée sans sanctions .
Mieux , pour quelques-uns les plus habiles, de devenir les vedettes d’un jour, les interlocuteurs des médias et des journalistes qui effectivement prennent tout cela au sérieux et de retomber vite dans l’anonymat, à moins que tels Cohn-Bendit ou Geismar, agitateurs professionnels à plein temps, de passe – temps ils en fassent leur métier.
Alors ils deviendront député européen ou inspecteur général honoraire de l’Education « nationale », triste fin pour un maoïste. C’est que fréquemment, dans un ordre social devenu irréel, sous les pavés on trouve les honneurs, les prébendes, les places lucratives, les médailles. Tel est le sort, bien triste, qui attend les plus talentueux des leaders du « mouvement » lycéen. Triste fin lorsque agitateur au temps de la jeunesse, toutes illusions envolées, on finit avec la rosette.
Serge Schweitzer,
Émérite Aix Marseille Université