
Le 1 er décembre 2023 le doyen Gerard Bramoullé nous quittait.
LE SAVANT, L’UNIVERSITAIRE, L’HOMME D’ACTION
Agrégé des facultés, auteur – prenant la suite de son directeur de thèse Henri Guitton – de deux Précis Dalloz (le second transformé en Économie Monétaire avec son binôme Dominique Augey nous y reviendrons), plus jeune doyen de France en 1976 de la Faculté d’Économie Appliquée à Aix-en-Provence, créateur du Centre d’Analyse Économique au sein de la même institution, membre par deux fois du jury du concours d’agrégation de sciences économiques, et bien d’autres titres à faire valoir, la dimension académique de Gérard Bramoullé était impressionnante. Ce serait cependant occulter l’extraordinaire professeur qu’il fût, soliste inspiré dans son amphi qu’il magnifiait de son intelligence réellement hors du commun.
L’autre passion de sa vie était sa ville d’Aix-en-Provence. Quoiqu’il fut son grand argentier pendant près de trente ans permettant à la ville d’être distinguée à de multiples reprises pour sa stabilité fiscale il n’était évidemment pas un homme politique professionnel, encore moins un politicien.
S’arrêter à l’universitaire de très grande classe, au gestionnaire municipal rigoureux en même temps qu’inventif, passerait sous silence, et ce serait fort dommage, la fidélité sans faille de l’ami, le père aimant, le courage qui fut le sien, et l’honneur comme vertu cardinale. Pour conter, faire revivre, donner chair à toutes les dimensions deux de nos collègues, parmi ses intimes, ont mis en chantier un livre d’amitié aux mille couleurs, aux infinis reflets.
UN LIVRE D’AMITIÉ EN SON HONNEUR

L’ouvrage gros de 301 pages fait une place essentielle aux contributions scientifiques, mais également à une section judicieusement consacrée aux témoignages. Recenser un tel ouvrage est simultanément tâche difficile et périlleuse. Ou bien en effet le choix est de narrer chaque contribution en veillant rigoureusement à l’égalité de traitement. L’inventaire est vite fastidieux. Ou bien l’option est de mettre en valeur l’essentiel ce qui ne signifie en rien que le reste est subalterne, ni médiocre.
L’ouvrage s’organise autour des thèmes qui ont occupé la vie scientifique et l’action du récipiendaire. Il se déploie tout naturellement après un avant-propos des coordonnateurs de l’ouvrage autour de la méthodologie et de l’épistémologie, puis de l’éthique et du libéralisme, pour laisser place ensuite à des contributions autour du libre-échange, croissance et progrès, suivies par droit de propriété, économie et environnement, liberté bancaire et monétaire, et enfin les libertés locales avant la série de témoignages qui clôt un ouvrage brillant, varié, dans lequel, telle est la loi du genre des Mélanges, chacun pourra butiner ici ou là ce dont il fera son miel selon ses attirances.
LES ARTICLES MARQUANTS
Le premier ensemble p. 17-51 porte sur la méthodologie et l’épistémologie. La contribution d’Angelo Maria Petroni Science et Liberalism est importante. (On regrettera que quatre articles, parmi les plus importants, ne soient pas traduits de l’anglais. On peut en effet imaginer que la part des acheteurs aixois soit significative. Gérard Bramoullé fut pendant près de trente ans le grand argentier de la ville. Il fut également premier adjoint pendant près de dix ans). Le papier de Sylvain Trifillio, dans un âpre refus des concessions, conteste avec fermeté, l’idée soutenue par quelques esprits hâtifs selon lequel Aristote serait un précurseur de l’économie contemporaine formalisée. Il ne nous est pas possible évidemment pour des motifs aisément compréhensibles de commenter notre article rapprochant Gérard Bramoullé de Daniel Villey lorsqu’il occupait la chaire de philosophie économique à la faculté de Paris créée pour lui et disparue avec lui.
La partie Ethnique et Libéralisme p. 53 et suivantes est brillamment illustrée par l’article de Jean-Yves Naudet dans lequel le créateur du Centre d’Ethique Économique retrace huit interventions de Gérard Bramoullé lors du colloque annuel de ce Centre. Pour nous aider Naudet a eu l’heureuse idée de regrouper l’ensemble des interventions du doyen Bramoullé sous trois thèmes : éthique et écologie, éthique et monnaie, éthique et analyse économique. Ce qui frappe est la cohérence des positions de Gérard Bramoullé.
Quel que soit le thème, c’est toujours à l’aune du respect de la liberté et de la conformité à l’invariance de la nature dont l’humain a été doté, que Gérard Bramoullé développe un raisonnement simultanément impeccable scientifiquement, mais toujours cohérent avec ses positions philosophiques. Rawls n’en sort pas indemne, ce qui est « justice », et Tobin est sévèrement « taxé ».
Le Père Coulange livre un papier stimulant sur l’École de Salamanque dont les recommandations se coulent sur la nature humaine telle qu’elle est, et non rêvée. C’est que l’église catholique a une expérience insurpassable sur la vérité de l’être humain. C’est le même sillon que celui sans cesse creusé pendant un demi-siècle par Jacques Garello. Décédé en janvier 2025 Gérard et lui étaient siamois en fraternité et jumeaux en analyse économique. La veille de son décès Jacques Garello donnait une conférence sur Libéralisme et Catholicisme : discordance ou convergence ? Ce sont les notes de cette ultime intervention que les initiateurs de cet ouvrage ont choisi de reproduire.
Cet article posthume ouvre sur la troisième partie intitulée Institutions et liberté. Hervé Magnouloux continue d’approfondir sa recherche sur James Buchanan. Pour sa part le doyen Centi propose une profonde et remarquable réflexion dans sa contribution intitulée « Le Fédéralisme concurrentiel dans un monde à finalité ouverte ». Réfléchissant sur la décentralisation dans un ordre ouvert et pluraliste c’est par cheminements successifs que notre auteur approfondit la notion depuis la « simple » procédure d’exit jusqu’à la possibilité de sécession en passant par l’état intermédiaire de club théorisé par Buchanan.
La partie qui suit porte pour titre Libre-échange, croissance et progrès p. 139 et suivantes s’ouvre par un article, authentiquement de recherche, d’un des plus anciens amis de Gérard Bramoullé qui, avant Aix, faisait ses armes à Paris. Nous sommes après 1968. Dans le séminaire d’économie de Paris 1 Albert Aftalion, les discussions sont « musclées » entre Morrisson, Vitry , Bramoullé , Hénin , « Zag» et quelques autres beaux esprits, modérés dans la forme et atterrés quant au fond de la folie que vivaient Censier et le Quartier Latin, et de l’autre côté une cohorte de socialos-marxistes qui ont tous cependant finis en mandarins, en recteurs, en conseillers dans les ministères, bref en « gens installés ».
« Zag » c’est l’éminent professeur Paul Zagamé de Paris 1 qui raconte trois décennies d’évolution en théorie de la croissance en rapport avec le progrès technique. Une amitié indéfectible entre deux vrais savants que pourtant séparait une ligne de démarcation presque infranchissable. Celui qui croit dans les modèles (Paul Zagamé), celui qui n’y croyait pas (Bramoullé).
La contribution tonique d’Emmanuel Martin oscille entre l’Afrique et son développement par l’échange marchand mondialisé et le témoignage personnel. C’est ce qui en fait l’originalité et également le charme.
L’article de Guido Hülsmann Trade, Finance, and Permissive Interventionism est de haute tenue.
Le tronçon Droits de propriété, économie et environnement (p.172 et suivantes) est porté par un article puissant d’Henri Lepage qui, encore et toujours, revient avec pertinence sur le rôle décisif de la propriété dans la tension vers la recherche de l’harmonie de l’ordre social. Comment par exemple peut-on démontrer que l’on utilise, correctement ou pas, sa responsabilité si l’on ne peut administrer les moyens de cette preuve par la possession de l’outil de production ou d’une simple propriété. Henri Lepage fait une fois encore la preuve d’une exemplaire pédagogie. Il administre la démonstration selon laquelle pour être savant il n’est pas indispensable d’être obscur.
La partie suivante (p.199 et suivantes) porte sur Liberté bancaire et monétaire. Il n’est presque jamais mis en évidence que les quatre mousquetaires (B.C.G.N. soit Bramoullé, Centi, Garello, Naudet) ont tous mis au sommet dans le segment de l’analyse économique standard une préférence pour la théorie monétaire. Elle aura été la grande passion analytique de Jacques Garello et il entraîna comme directeur de thèse Jean-Yves Naudet sur la politique monétaire automatique chez Friedman, et Jean-Pierre Centi sur la concurrence monétaire. (Moins d’un an avant sa disparition, Jacques Garello m’avait fait une remarque troublante, presque sous forme de confidence, en m’expliquant que Jean-Pierre Centi avait été son guide dans la découverte de la pertinence possible de la dénationalisation de la monnaie proposée par Hayek dans son court ouvrage de 1976 publié par The Institute of Economic Affairs).
Quant à Gerard Bramoullé on peut dire que c’était un véritable virtuose en analyse monétaire. Son cours de Licence 2 Analyse Monétaire professé 39 années durant était réellement inoubliable. Il m’apparaît que personne n’a souligné que le pôle d’excellence des quatre mousquetaires était l’étude de la monnaie.
Est-ce si étonnant quand on a compris le sens véritable de la phrase de Jacques Rueff « Aujourd’hui comme hier la liberté de l’homme se joue sur la monnaie ». Comme en écho lointain à la phrase si pénétrante de Lénine « Pour détruire un régime bourgeois la meilleure façon est de corrompre sa monnaie ». Et la confirmation par Keynes rejoignant pour une fois Rueff, son implacable détracteur dans la controverse des années 1930 sur l’assurance chômage comme cause de chômage permanent. Le maître de Cambridge écrit dans « Les conséquences économiques de la Paix » ( 1920 ) : « Il n’y a pas de manière plus subtile , plus sûre et plus discrète de renverser l’ordre existant d’une société que de vicier sa monnaie ».
Les articles sur la monnaie sont d’Antoine Gentier, Helmi Hamdi et Philippe Maître, et Gilbert Bougi qui, pour sa part, s’intéresse aux cryptomonnaies.
C’est une place à part que la dernière partie, avant celle des témoignages, occupe dans cet ouvrage. Elle est intitulée Libertés Locales (p. 237 et suivantes). C’est d’abord le professeur Pierre Dussol qui, après avoir expliqué les années où l’un Gérard Bramoullé était adjoint aux finances, l’autre Pierre Dussol à l’urbanisme dans la ville d’Aix-en-Provence, le premier par son talent, son intelligence apprit d’abord la technique des finances locales, mais dépassa vite ce stade pour mettre en œuvre une véritable stratégie financière et fiscale pour faire de la ville d’Aix-en-Provence un exemple de gestion couronnée au reste par de multiples distinctions, prix et récompenses.
L’article suivant est de Dominique Augey et s’intitule Finances et Libertés locales. Gérard Bramoullé et Dominique Augey c’est éternellement Oreste et Pylade qui ne finirent jamais en Étéocle et Polynice. Du Précis Dalloz Économie Monétaire au duo inséparable à la mairie d’Aix jamais rien, ni aucune circonstance n’aura séparé ce couple « académique – politique ». Évidemment il est apparu à tous parfaitement légitime et naturel depuis le décès du doyen Gérard Bramoullé que ce soit le professeur Dominique Augey qui lui succède comme grand argentier de la ville d’Aix-en-Provence.
L’article final avant le tronçon des Témoignages est de la plume de Pierre Garello, qu’il est parfaitement inutile, particulièrement hic et nunc, de présente. Il faut lui savoir gré de présenter et synthétiser l’ouvrage de Gérard Bramoullé « Métropolis 2017. Le scénario de la Métropole Aix-Marseille Provence » avec élégance et pédagogie. On apprend beaucoup de la fabrique des mécontents au mécanisme de manipulation des grands ensembles par les plus petits même si ces processus ont été identifiés depuis longtemps en mathématiques, en économie, en sociologie classique, en science politique. Mais ils n’avaient jamais été transposés aux processus locaux.
LES TÉMOIGNAGES
L’ouvrage s’achève par des témoignages. J’en retiens deux. Celui très bref, mais intense, de son fils, notre collègue Yann Bramoullé, directeur de recherches au C.N.R.S. et directeur scientifique de Aix-Marseille School of Economics. Et le témoignage de sa première épouse Françoise Largier, éminente spécialiste du cycle politico- économique, dont la thèse sur le sujet est toujours la meilleure 45 ans après. Elle nous donne avec retenue, mais une suprême élégance, presque toutes les clés sur le destinataire post-mortem de ce livre. Son témoignage « Avoir 20 ans … en 1964 » est bouleversant, mot inhabituel dans une recension, mais qui, en l’occurrence, est le seul qui convient.
ENVOI FINAL
Le statut de ce livre est inhabituel. Un mix d’articles scientifiques, dont certains dignes des meilleures revues, entrelacés et entrecroisés de témoignages, d’autres enfin plus courts parmi ces derniers regroupés en fin de livres. Le découpage est clair, logique, harmonieux. L’avant-propos suffisamment robuste pour nous guider. La réalisation de l’éditeur est parfaite. Un juste hommage pour un homme si juste, mais également si étincelant. Merci aux deux concepteurs de l’ouvrage, Jean-Pierre Centi et Jean-Yves Naudet, pour avoir pensé et porté à terme un hommage si mérité. Et réparé un oubli profondément regrettable.
Car cela dit quelque chose, et plus, de l’état actuel de l’Alma Mater. Lors de sa retraite, la faculté d’économie et de gestion (FEG), réunifiée en 2012, n’a jugé ni nécessaire ni utile d’imaginer un livre de Mélanges pour l’un des universitaires les plus éminents, originaux et complets de sa génération. À dire vrai peut-être le plus doué, et celui en tous cas, qui au lieu de se perdre dans des impasses idéologiques a montré que, dans le domaine intellectuel également, les fruits peuvent tenir la promesse des fleurs.
SERGE SCHWEITZER.
Émérite Aix- Marseille Université.
Gérard Bramoullé. Libéral de cœur et de raison. PUAM Avril 2026. Direction JY Naudet – JP Centi. 301 pages. 30 euros.